Concours 2007 de Cas Cliniques
d'Ophtalmologie Vétérinaire


CAS CLINIQUE N°2  

 

Tumeur palpébrale large :
Traitement chirurgical par lambeau muco-cutané labial chez un chien



Par le Dr Laure LISCOET

Les excisions de tumeurs palpébrales inférieures de grande taille nécessitent généralement une ablation non seulement du tissu musculo-cutané, mais aussi de la muqueuse conjonctivale sous-jacente. La chirurgie reconstructrice doit donc apporter un tissu muqueux de substitution. Pour ce faire, le vétérinaire est amené le plus souvent à utiliser un lambeau de conjonctive qui provient de la conjonctive palpébrale supérieure. Une variante de cette technique consiste à déplacer un lambeau muco-cutané issu de la lèvre supérieure.

Résumé

Une chirurgie utilisant un lambeau mucocutané est utilisée pour combler la résection d'une tumeur palpébrale large. La technique consiste à inciser un rectangle pédiculé sur toute l'épaisseur de la babine supérieure, rostralement à la commissure des lèvres. Une partie de la muqueuse labiale est disséquée pour se substituer à la perte de substance conjonctivale palpébrale et une incision est faite entre le lit donneur et receveur pour permettre la rotation de l'autogreffe. Pour finir des sutures labiales et palpébrales sont effectuées plan par plan. Cette technique permet de reconstruire un limbe palpébral sans poils et de conserver l'épaisseur de la paupière. La vascularisation, abondante dans cette région, ne doit pas être traumatisée. Les complications peuvent être d'ordre esthétique ou fonctionnel.

Auto-évaluation

Les incisions de la babine inférieure doivent être strictement parallèles.
Réponse : faux
Une complication fréquente de cette technique est un entropion.
Réponse : faux

Points forts

Les incisions du lambeau muco-cutané doivent légèrement diverger pour éviter une sténose post-opératoire. Il est impératif de ne pas manipuler le lambeau avec des instruments traumatisants. Il est essentiel de ne pas corriger de suite les éventuels plis cutanés excédentaires pour ne pas léser la vascularisation du lambeau. Mieux vaut effectuer une seconde chirurgie correctrice pour pallier les défauts esthétiques. Les complications sont souvent d'ordre esthétique. Cependant une nécrose du bord libre peut survenir ; elle cicatrise en général par seconde intention.

Anamnèse

Un Whippet mâle de 10 ans est présenté à la consultation pour une tumeur située sur la paupière inférieure gauche évoluant depuis 4 mois. La tumeur mesure 3 cm et envahit plus des deux tiers de la paupière ainsi que son bord libre [photo 1].

   
  Photo 1 : Tumeur de la paupière inférieure gauche envahissant la quasi-totalité du limbe.  


Traitement chirurgical

Préparation du site chirurgical

La préparation du site chirurgical est réalisée après l'anesthésie générale de l'animal. Toute la moitié gauche de la face est tondue. Avant la tonte, un gel ophtalmique hydratant (Ocrygel®) est appliqué dans l'Ïil afin d'éviter que les poils ne tombent dedans. La désinfection de la peau et de la muqueuse buccale de la babine gauche est faite par frictions successives à la polyvidone iodée savon puis par une application finale de polyvidone iodée solution. Une préparation à 1% de polyvidone iodée solution (dilution au 1/10 de la préparation commerciale de Vétédine® solution) est instillée sur la cornée, dans les sacs conjonctivaux et sur les tissus péri-oculaires de l'oeil gauche. Après deux minutes de contact le champ oculaire est rincé au sérum physiologique stérile, jusqu'à disparition de la coloration jaune.

Technique opératoire
Cette technique chirurgicale est facilement réalisable et donne de bons résultats si l'on respecte quelques règles simples.

La résection de la tumeur de la paupière inférieure gauche est réalisée avec une lame de scalpel n°15 selon un rectangle.
Elle comprend les deux feuillets palpébraux : le feuillet cutanéo-musculaire (peau et muscle orbiculaire) et le feuillet tarso-conjonctival (tarse inférieur et conjonctive palpébrale) [1].
Des compresses humides sont disposées sous la partie labiale à inciser pour ne pas léser les tissus sous-jacents.
Deux incisions parallèles de 3 cm de long sont effectuées avec une lame de scalpel n°15. Elles se font rostralement à la commissure des lèvres, sur toute l'épaisseur de la babine et avec un angle de 45-50¡ par rapport à la sangle oculaire (droite passant par le canthus médial et latéral de l'oeil considéré) [A].
La largeur entre les deux incisions est égale à la largeur de la résection palpébrale faite précédemment. Ces incisions doivent légèrement diverger pour éviter une sténose post-opératoire due à une fragilisation de la vascularisation.
Le lambeau ainsi obtenu est éversé pour faire apparaître la muqueuse labiale [B]. Une incision à la lame de scalpel n°15 est effectuée dans l'épaisseur de la muqueuse. De fins ciseaux de Metzenbaum sont utilisés pour séparer avec précaution le plan cutané de la muqueuse labiale et des structures musculaires. Il convient de ne pas être traumatique afin de ne pas léser la vascularisation du lambeau. Ainsi il est recommandé de ne pas utiliser de clamp pour maintenir ce dernier. Cette dissection est la partie la plus délicate de la chirurgie, mais la survie de l'autogreffe en dépend. La longueur de la muqueuse labiale ainsi disséquée doit être égale à celle du déficit de la conjonctive palpébrale [C].

Les deux marges de la muqueuse labiale sont suturées à l'aide d'un surjet enfouissant au Polysorb 5-0. Une incision et une dissection sous-cutanée sont faites entre le lit donneur et le lit receveur afin de permettre le transfert du lambeau muco-cutané labial vers la paupière inférieure [D].
La suture du lambeau labial à la paupière inférieure se fait en deux temps. Tout d'abord la muqueuse buccale est suturée à la conjonctive palpébrale par des points simples enfouissants réalisés au Polysorb 5-0.
Puis des points simples au Vicryl rapide 4-0 sont posés pour suturer les structures cutanées labiale et palpébrale. Pour terminer, le plan cutané labial du site donneur est refermé par des points simples au Vicryl rapide 4-0. [E] [Photo 2].

   
 
Photo 2 : Site chirurgical à la fin de la première intervention
 




Il est à noter que les plis cutanés observés ou les "oreilles de cochon" ne doivent pas être réséqués.
Ils doivent être laissés tels quels dans un premier temps afin de ne pas compromettre la vascularisation du greffon [2,3].

Soins post-opératoires


Le port de la collerette est obligatoire pendant 15 jours jusqu'au retrait des fils. La couverture antibiotique post-opératoire doit être ciblée contre les germes buccaux et doit s'éliminer par voie salivaire.
On peut donc utiliser des macrolides comme la clindamycine (Antirobe® X mg/Kg/j) ou des nitro-imidazoles (Stomorgyl® X mg/Kg/j ) ou encore des fluoroquinolones (Marbocyl® 2 mg/Kg/j) pendant une dizaine de jour. Une alimentation liquidienne est préconisée pendant 7 jours afin de faciliter la prise alimentaire sans induire trop de mouvements des babines, ce qui pourrait compromettre le maintien des fils de suture.

Résultats post-opératoires

L'animal a été revu en visite de contrôle post-opératoire 2 semaines après l'intervention pour le retrait des fils. L'entière fonctionnalité de la paupière était retrouvée. La cicatrisation de la majeure partie du site était en cours. Cependant nous avons constaté une déhiscence de la suture du plan cutané labial d'un demi centimètre de long [photo 4]. Une reprise chirurgicale a donc été nécessaire [photo 5]. Cette déhiscence de plaie peut être due à des mouvements buccaux trop importants qui limitent la bonne cicatrisation du site labial.
Nous avions pourtant pris soins de préconiser une alimentation liquide pour éviter ce genre de complication. Au bout de 8 semaines la cicatrisation cutanée était macroscopiquement faite et les poils avaient repoussé.
La plastie n'était identifiable que par une pousse et une couleur de poil différentes par rapport à la joue controlatérale. Le nouveau bord libre de la paupière opérée était plus large et d'une pigmentation différente. [photo 3].
Ces considérations esthétiques n'ont eu qu'un faible poids par rapport à la récupération fonctionnelle de la paupière, d'ailleurs constatée par le propriétaire lui-même.
L'analyse histologique de la tumeur a révélé unÉÉÉ., tumeur palpébrale bénigne dont le traitement ne nécessite qu'une exérèse chirurgicale.
Les risques de récidive locale restent possible.

Discussion

Reconstruction d'une jonction cutanéo-muqueuse oculaire sans poils

L'extrémité du lambeau labial est constituée de la jonction cutanéo-muqueuse buccale. Une fois le greffon en place, celle-ci se substitue donc au bord libre palpébral réséqué lors de l'excision tumorale. Ainsi aucune structure pilaire n'est en contact avec la cornée, et les effractions cornéennes post-chirurgicales sont évitées. De plus, ce bord libre donne une apparence naturelle à la paupière reconstituée.

Epaisseur et rigidité palpébrale conservées

La babine et la joue sont constituées de deux surfaces épithéliales : la peau et la muqueuse interne.
Entre ces deux structures se trouvent deux tissus musculaires : le muscle orbiculaire de la bouche et le muscle buccinateur, plus interne [1, 4]. Ces couches musculaires ont l'avantage de donner à la greffe une épaisseur et une rigidité semblable à celle de la paupière. De ce fait, les éventuels entropions ou ectropions postopératoires sont peu fréquents.

Vascularisation et innervation

La vascularisation principale de la lèvre supérieure des chiens est assurée par l'artère labiale supérieure et l'artère infra-orbitaire. Le support vasculaire de la muqueuse buccale est constitué de nombreuses anastomoses entre le plexus sous-dermique et le réseau capillaire sous-muqueux. Grâce à cette vascularisation très dense, les lambeaux cutanés issus de cette région ont une grande probabilité de survie [4].
Cette vascularisation doit être préservée au maximum en évitant toute manipulation par des instruments traumatisants tels que des clamps. De plus la divergence des marges du lambeau permet d'assurer une vascularisation la plus complète possible. La section des faux plis à la fin de la chirurgie pour satisfaire au plan esthétique est à abolir sous peine d'entraver la bonne vascularisation du lambeau mis en place. Une deuxième intervention peut être envisagée 4 à 6 semaines post-chirurgicales afin d'effectuer quelques retouches esthétiques. Les analyses histologiques et électromyographiques menées sur des transpositions de lambeaux muco-cutanés ont révélé une possible réinnervation des muscles de ces lambeaux au bout de 6 mois. L'hypothèse avancée serait la mise en place d'une nouvelle innervation à partir de branches du nerf auriculopalpébral [2].

Complications

Les complications peuvent être esthétiques et fonctionnelles. La rotation du lambeau induit une pousse de poils dans un sens différent de celui de la peau périphérique et la coloration pilaire peut être affectée. Un excès de plis de peau peut également être observé dans cette région. Cela peut facilement se corriger lors d'une deuxième intervention deux mois plus tard en enlevant le lambeau cutané situé entre le site donneur et le site receveur [3]. Une nécrose d'une partie du bord libre de la muqueuse labiale transposée peut survenir.
Une cicatrisation par seconde intention suffit en général à pallier ce problème et ne nécessite pas d'intervention supplémentaire. Un éventuel entropion ou ectropion peut être observé.
Cependant les études que nous avons compulsées ne signalent pas ce genre de complication.
En effet la présence naturelle des muscles buccinateur et orbiculaire de la bouche assure une certaine rigidité du lambeau transposé. Ainsi, si le lambeau est correctement positionné dans le sillon créé à cet effet, un ectropion ou un entropion secondaire à la chirurgie sera évité [2].
Une déhiscence de la plaie chirurgicale labiale peut survenir suite aux mouvements des mâchoires, notamment lors de la prise alimentaire.
C'est pourquoi il est vivement conseillé de donner à l'animal une alimentation liquide pendant deux semaines.

Conclusion

La transposition d'un lambeau muco-cutané pour combler un déficit large de la paupière inférieure est une technique simple à réaliser et donne d'excellents résultats fonctionnels.
Une deuxième chirurgie peut être cependant nécessaire pour corriger les éventuelles imperfections esthétiques mineures.

Références

1 - GELATT KN. Veterinary Ophthalmology. 3ème Ed. Philadelphia : Lea and Febiger, 1991, 780 p.
2 - PAVLETIC MM, NAFE EL, CONFER AW. Mucocutaneous subdermal plexus flap from the lip for lower lid restoration in the dog. J. Am. Vet. Med. Assoc., 1982; 180 (8): 921-926.
3 - PAVLETIC MM. Atlas of Small Animal Reconstructive Surgery. 2nd Ed. Philadelphia : WB Saunders, 1999, 433 p.
4 - PAVLETIC MM. Chirurgie reconstructrice des lèvres et des joues. Point Vet., 1992 ; 24 : 105-112. Schéma issu de l' Atlas of Small Animal Reconstructive Surgery (Pavletic)


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